Accueillants au bureau des pèlerins de Saint-Jean-Pied-de-Port (2)

Bureau des pèlerins de Saint-Jean-Pied-de-Port

Bureau des pèlerins de Saint-Jean-Pied-de-Port. Parfois, 50 personnes arrivent en même temps…© Fabienne Bodan

Suite de l’article de la semaine dernière sur les accueillants au bureau des pèlerins de Saint-Jean-Pied-de-Port. Si vous n’avez pas encore lu la première partie, rendez-vous ICI.

La grande patience des candidats au départ

Ils sont rares, mais certains se pointent 3 minutes avant l’heure de fermeture et s’offusquent que nous leur demandions de revenir plus tard. Ils nous montrent qu’il n’est pas encore l’heure de fermer. Nous leur signalons que nous avons encore 10 personnes dans le bureau. Certains forcent l’entrée, vocifèrent leur arrogance et leur intolérance. Malgré notre fatigue, nous devons garder notre calme. Au fil des années, nous avons appris à leur demander fermement de se calmer et de ne pas traiter les accueillants comme des larbins.

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Je vous rassure. Ces comportements sont rares. Nous saluons la patience et la gentillesse des pèlerins. Ils sont pourtant très fatigués par un long voyage, condamnés à attendre leur tour parfois pendant une heure. Lorsque le bureau se remplit, nous nous sommes organisés pour les informer collectivement. Maria excelle en la matière. En anglais, en français, en allemand, en espagnol. À nous 5, nous nous « débrouillons » en 9 langues : français, anglais, espagnol, allemand, portugais, italien, basque, catalan, québécois…

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Nous ne sont pas tous parfaitement polyglottes, mais nous faisons au mieux en fonction de nos capacités respectives. Et chacun s’appuie sur les capacités de l’autre. Maria et Maïté me confient les appels téléphoniques en français aux hébergeurs et autres personnes à solliciter. Si un cas nous pose problème, nous nous concertons pour décider de la marche à suivre. Si vraiment nous ne trouvons pas de réponse, nous appelons Jean-Louis ou Monique. Mais en dernier recours. Eux sont sur le pont du premier janvier au 31 décembre, quand ils ne sont pas eux-mêmes hospitaliers à El Acebo. Nous ne voulons pas les déranger toutes les 5 minutes.

Tampon pour credencial au bureau des pèlerins de Saint-Jean-Pied-de-Port

Tampon pour credencial au bureau des pèlerins de Saint-Jean-Pied-de-Port © Fabienne Bodan

Un rôle au delà du tampon

Parfois, notre rôle va bien au-delà de l’information sur l’étape à venir et le chemin jusqu’à Compostelle. Beaucoup arrivent à Saint-Jean-Pied-de-Port, y compris tard le soir, sans hébergement. Nous devons les informer, en fonction de leurs critères de choix, des places disponibles dans les auberges de la ville. Les comportements évoluent. Cette année, nous avons constaté que la moitié avait réservé son hébergement à l’avance, souvent par le biais de sites de réservation en ligne. Le premier critère est souvent le prix. Et pour un marcheur au long cours, un euro est un euro. Le lit dans une auberge coûte de 10 à 17€ dans la vieille ville. Le refuge municipal à 10€ se remplit en premier. Ensuite, les auberges se remplissent, la plupart du temps, par ordre de prix.

Refuge municipal pour pèlerins de Saint-Jean-Pied-de-Port

Refuge municipal pour pèlerins de Saint-Jean-Pied-de-Port

Pas de favoritisme parmi les hébergeurs

Nous ne devons pas faire de favoritisme parmi les hébergeurs. Normal. Parfois, nous essuyons les remarques de certains d’entre eux : « oui, vous ne m’avez envoyé personne, vous orientez toujours les pèlerins chez les mêmes ! ». Contrairement à ce que l’on nous reproche parfois, nous essayons d’équilibrer de manière à ce que chacun reçoive sa part du gâteau. Le pèlerin est assez grand pour choisir lui-même. Mais il est devenu source de business dans cette petite localité aux portes de l’Espagne. Il est d’ailleurs intéressant d’interroger les hébergeurs pour savoir s’ils ont parcouru l’un des chemins de Compostelle avant d’ouvrir leur auberge. Les hébergeurs travaillent de longues heures sans jamais s’arrêter de toute la saison. Même si l’on ne fait pas fortune lorsqu’en France, on offre un lit à moins de 20€. Ils sont, comme les bénévoles, eux aussi très dévoués à la cause jacquaire.

Des cas plus délicats…

Parfois se présentent des pèlerins qui requièrent une attention plus soutenue. 

Mordue par un chien

Une pèlerine s’est fait mordre par un chien errant sur le chemin. Elle est choquée. Nous la réconfortons, lui conseillons de consulter un médecin, lui prenons rendez-vous et l’accompagnons le cas échéant. Progressivement, elle s’apaise. Nous l’invitons à revenir nous voir. Elle a entamé son chemin aux Pays-Bas. Elle reprendra confiance. Et nous offrira un dessin divisé en 6 parties qu’elle a réalisé avec cœur. Nous sommes tous en pleurs dans le bureau. Des vraies madeleines. Les autres pèlerins partagent ce moment intense de communion et d’émotion.

A pied depuis Budapest

Un jeune pèlerin marche depuis la Hongrie. Il est parti parce que sa yourte a été incendiée et qu’il a tout perdu. Ses amis l’ont équipé pour cette marche au long cours. Ils lui ont donné sac à dos, tente, équipement. Il porte ce qui lui reste sur le dos. 28 kilos au départ, puis 20. Il dispose de 1,50€ par jour. Il a rencontré des pèlerines. Elles viennent nous demander si on ne nous a pas abandonné des chaussures de marche : les siennes ne tiendront pas jusqu’à Santiago, et lui n’a pas les moyens d’en acheter. Nous lui proposons de prendre une douche et de profiter de notre machine à laver. Il me dit qu’il veut d’abord manger. Il s’apprête à ouvrir la boîte de raviolis qu’il vient de s’acheter avec les dons de ses amis pèlerins. Il veut les manger froids.

Je lui propose de les réchauffer, de s’attabler tranquillement sur notre terrasse. Je lui offre des fruits, du pain, des gâteaux, une boisson. Je lui tiens compagnie, l’invitant à me raconter son histoire. Mes amis au bureau comprennent que je lui consacre du temps. Il ne se plaint pas. Il assume son choix et les circonstances qui l’ont conduit à partir sur les chemins. Mon cœur se serre quand il me dit que c’est seulement le 8e « bon » repas qu’il a consommé depuis son départ. Il a déjà marché 3500 km. Il est très ému lorsqu’il prend congé. Il veut sortir de la ville pour planter sa tente dans la campagne. Nous lui avons juste offert un peu d’humanité.

Accueillant au bureau des pèlerins de Saint-Jean-Pied-de-Port

Accueillant au bureau des pèlerins de Saint-Jean-Pied-de-Port

Agression sexuelle en chemin

Une jeune femme se présente, au bord des larmes : « j’ai été victime d’une agression sexuelle sur le chemin ». Je lui demande doucement si je peux lire sa déposition. Un exhibitionniste a surgi d’un champ de maïs à 3m d’elle. Elle a crié, s’est mise à courir. Il ne l’a pas suivi. Mais elle est choquée. Et s’inquiète du sort des femmes qui lui ont succédé. Là aussi, nous devons l’écouter avec compassion, la réconforter. Nous lui proposons d’aller porter la copie de la déposition à la gendarmerie, et de demander si une suite a été donnée à cette affaire. Elle doit repartir le lendemain en Australie. Le fait de prendre en considération son traumatisme, de lui consacrer le temps nécessaire commence à l’apaiser.

Groupe de cyclistes slovènes au bureau des pèlerins de Saint-Jean-Pied-de-Port

Groupe de cyclistes slovènes au bureau des pèlerins de Saint-Jean-Pied-de-Port © Fabienne Bodan

A vélo depuis l’Allemagne

Un jeune allemand catholique met sa foi à l’épreuve d’un parcours à vélo depuis son domicile jusqu’à Compostelle. Il arrive à Saint-Jean Pied de Port éprouvé par les 2000 km déjà parcourus. Les auberges municipales et gérées par des hospitaliers n’accueillent les pèlerins qu’une seule nuit, sauf en cas de blessure. Nous intercédons pour lui afin qu’il se repose pendant deux jours. Il repasse nous voir à plusieurs reprises. Pour discuter. Chercher du réconfort. De l’encouragement. Et nous remercier pour l’auberge, heureux de son sort.

De Vladivostok à Saint-Jacques de Compostelle à pied

De Vladivostok à Saint-Jacques de Compostelle à pied. Bureau de SJPP, septembre 2015

De Vladivostok à Compostelle à pied

Cet Italien a marché de Vladivostok à Compostelle en 7 ans. À raison de 3000 km par an. Il ne demande rien, mais nous lui proposons de prendre une douche, de faire une lessive. Nous lui prodiguons un repas et de l’attention. Il force notre admiration. Forcément, nous sommes plus sensibles à ceux qui viennent de loin et sont partis depuis longtemps, souvent avec peu de moyens.

De Vladivostok à Saint-Jacques de Compostelle à pied

De Vladivostok à Saint-Jacques de Compostelle à pied. Bureau de SJPP, septembre 2015 © Fabienne Bodan

Un père, ses trois filles et un âne

Ce père marche avec ses trois filles et…un âne. Ils doivent faire quelques emplettes avant de poursuivre leur chemin. Alors nous installons l’âne dans une pâture le temps nécessaire.

Un père, ses trois filles, un âne sur les chemins de Compostelle

Un père, ses trois filles, un âne sur les chemins de Compostelle. Bureau des pèlerins de Saint-Jean-Pied-de-Port. Juillet 2016. © Fabienne Bodan

La credencial de l’absent

Et puis il y a ceux qui, l’émotion palpable, demandent une seconde credencial. Nous observons une règle stricte au bureau, et ne délivrons la credencial qu’aux personnes qui se présentent en chair et en os avec une pièce d’identité. Ce carnet du pèlerin ouvre droit à un lit dans les auberges dédiées. Combien de credencials voyons-nous complètement vierges ? Comme si elle n’avait aucune importance ? Nous sommes donc très pointilleux sur la remise de credencials supplémentaires. Et nous en expliquons les raisons aux pèlerins. Mais parfois, la seconde credencial sera au nom d’un défunt qui aurait tant souhaité parcourir le chemin. D’une personne handicapée dans l’incapacité de le parcourir. Il arrive que, comme dans film The Way, la personne qui nous fait face emporte avec elle les cendres d’un défunt pour les répartir sur le chemin. Là aussi, réconfort et compassion sont bienvenus.

Crédentiale du bureau des pèlerins de Saint-Jean-Pied-de-Port

La credencial du bureau des pèlerins de Saint-Jean-Pied-de-Port…© Fabienne Bodan

Questions insolites

L’on nous pose parfois des questions plus insolites : « je voudrais un rendez-vous avec un gynécologue…enfin…je voudrais renouveler mon ordonnance pour ma pilule », « où puis-je laisser mon cheval se reposer pendant quelques jours avant de reprendre le chemin », «je marche avec mon chien, une auberge peut-elle m’accueillir », « je suis blessé, mais je veux absolument aller jusqu’à Saint-Jacques, que me conseillez-vous ? », « un permissionnaire de prison s’est mêlé aux pèlerins et l’on nous a signalé des vols dans les auberges », « je suis venu en avion et mon sac n’est pas arrivé », « je dois rentrer chez moi précipitamment, pouvez-vous m’aider à trouver une solution »

L’angoisse de la première étape vers Roncevaux

La première étape effraie souvent. Certains ne se sentent pas capables de monter jusqu’à Roncevaux. Alors nous expliquons toutes les solutions possibles, et passons quelques coups de fil pour faciliter la vie des non-francophones : portage de sacs, taxis pour effectuer la moitié du trajet le premier jour et redescendre à SJPP, puis remonter le deuxième jour pour terminer l’étape, réservation d’auberges sur le chemin (pleines si l’on arrive sans avoir pris le soin de téléphoner avant).

Fontaine de Roland, étape de Saint-Jean-Pied-de-Port à Roncevaux

Fontaine de Roland, étape de Saint-Jean-Pied-de-Port à Roncevaux

 

La fatigue s’installe au fil des jours

Ainsi va la vie d’un accueillant au bureau des pèlerins de Saint-Jean-Pied-Port. Jour après jour, les traits se creusent. La fatigue se fait sentir. À force de changer de langue 50 fois dans la journée, avec les pèlerins et entre nous, nous devenons vite incapables d’aligner une phrase sans y intégrer des mots d’une langue étrangère. Et parfois notre cerveau ne se connecte plus à la langue adéquate. Nous commençons à parler dans une langue à notre interlocuteur, pour enchaîner dans une autre. A son grand étonnement ! Et parfois, les sourires et la bienveillance doivent remplacer les mots, car nous ne parlons pas la langue de nos interlocuteurs.

Des cierges pour les pèlerins dans l'église de Saint-Jean-Pied-de-Port

Avant de prendre mon poste au bureau des pèlerins, je suis passé allumer un cierge pour les pèlerins dans l’église de Saint-Jean-Pied-de-Port

La gestuelle du Japonais

Je me souviens de ce Japonais ne connaissant que quelques mots d’anglais. Il arborait un large sourire. Il me traduisait dans sa langue quelques mots de français, car je lui avais dit bonjour en japonais. Le tout avec de grands éclats de rire, heureux d’être accueilli avec considération. Sur le chemin la barrière des langues n’existe pas. Seul le langage du cœur compte. Nous ne sommes pas des professionnels de l’accueil, mais nous tentons de recevoir chacun en lui ouvrant notre cœur et en lui apportant un peu de chaleur, d’écoute et, le cas échéant, de réconfort.

Les étoiles dans les yeux des pèlerins

Et lorsque nous voyons les étoiles de Compostelle briller dans leurs yeux, nous revivons nos propres émotions lors de notre premier départ sur les chemins. Ils nous donnent autant que nous leur donnons. Décidément, notre rôle ne se résume pas à un simple coup de tampon. C’est pour cela que le chemin ne doit pas abandonner ses valeurs d’entraide, de compassion, de fraternité au profit du dieu argent et d’un concept de vacances bon marché. Il en prend un peu la direction, avec ceux que nos amis espagnols appellent les « turigrinos », contraction de touristes et pèlerins.

Roncevaux par les Ports de Cize

Roncevaux par les Ports de Cize

Ils oublient les valeurs du chemin

Ceux-ci sont en quête d’hébergements économiques  pour faire la fête (le vin et la bière ne sont pas chers non plus en Espagne notamment). Ils rentrent tard le soir ivres et bruyants dans les auberges, vomissent dans les sanitaires en se disant que les hospitaliers sont là pour nettoyer, rechignent à laisser une participation dans les auberges en donativo,car ils confondent don et gratuité, ne jettent pas un seul regard aux hospitaliers lorsqu’ils leur demandent un lit. Personnellement, si je suis heureuse de consacrer du temps à aider les pèlerins, je refuse de « servir » ce genre d’individus. Mon abnégation s’arrête à la limite du respect réciproque. 

Pour savoir comment devenir accueillant au bureau des pèlerins de Saint-Jean-Pied-de-Port, lisez l’article ICI

AVERTISSEMENT

Cet article est un et indivisible. Vous êtes invités à le partager dans son intégralité à condition d’en citer la source (site http://pelerinsdecompostelle.com). En aucun cas, vous n’êtes autorisés à en extirper des extraits et à les publier sans en citer la source. 

Copyright Fabienne Bodan & http://pelerinsdecompostelle.com

2 réflexions au sujet de « Accueillants au bureau des pèlerins de Saint-Jean-Pied-de-Port (2) »

  1. Merci pour ce ‘vis ma vie’ qui montre qu’ être hospiltalier n’est pas de tout repos.
    Mais que de belles histoires à raconter.
    J ai plein de questions…. Entre autres, comment est financé l’ accueil ? Que les prix des credentials ? Aide de la mairie ? Des commerçants ? Des Auberges ?

    Je pensais qu’ il fallait faire un stage ‘officiel’ pour pouvoir être accueillant. Qu’ en est il ? Je ne vois pas ça sur la page dédiée

    Encore merci.

    Serge

    • Bonjour Serge
      Oui, nous avons toujours de belles histoires à raconter pendant nos semaines au bureau des pèlerins.
      Prix des credentials = 2€ (en fait c’est pour en couvrir les frais et aussi ceux du bureau)
      Financement de l’accueil = les credencials et les donativos pour les coquilles (pour le reste, je ne sais pas, il faudrait demander aux responsables)
      Pour être accueillant à SJPP, aucun stage n’est requis (cf ma fiche http://pelerinsdecompostelle.com/bureau-des-pelerins-de-saint-jean-pied-de-port-64/)
      C’est aussi le cas dans certains gîtes en France. Par contre, pour être hospitalero voluntario en Espagne, il faut impérativement avoir suivi un stage agréé par la fédération espagnole.
      Amitiés jacquaires,
      Fabienne

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